Deuil Suicide

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Nouvelle brève

L’angle mort - Témoignage d’une endeuillée par suicide

Ce n’est pas la résilience qui m’habite, ou même l’instinct de survie. C’est l’effort. L’effort de me tirer du lit, tard la plupart du temps, et de mettre un pied devant l’autre, sans plus. Il n’y a plus l’excitation matinale que suscitaient autrefois les possibilités de la journée. En fait, je ne me souviens plus vraiment de cet état. Voilà deux ans que c’est comme ça, deux ans, cinq semaines et quelques heures.

Car il y a deux ans, cinq semaines et quelques heures, mon frère, mon grand frère, s’est enlevé la vie. Il s’est précipité du toit de l’élégant édifice appartement qu’il habitait à New York avec sa femme et ses deux enfants. Quelque vingt étages plus tard, tout était fini. Lui qui avait tant rêvé de Manhattan et de Wall Street, the Big Apple got the best of him.

Depuis, je suis morte aussi. À Montréal toutefois - moins glamorous peut-être mais c’est ainsi -, et pas sur le coup comme mon frère. Non. Moi, j’ai agonisé. J’ai souffert pendant des mois jusqu’à ce que la dépression, armée de ses les longues ventouses noires, vienne siphonner l’énergie qu’il me restait et éteindre la petite flamme qui subsistait. Dès lors, tout s’est assombri. Une mort douloureuse, moins soudaine surtout, et pourtant je suis encore là telle une zombie.

La porte grande ouverte

Le suicide d’un être cher a toujours l’effet d’un choc. C’est une véritable secousse qui ébranle tout le monde, les proches comme les plus éloignés. La douleur est immense. Les questions sans réponses. On ne s’en remet jamais réellement. À l’instar de l’arbre qui porte le nœud d’une blessure ancienne, on reste marqué pour la vie, apprenant à composer avec la perte et sa lourdeur.

Or l’annonce d’un deuxième suicide dans la même famille a tout simplement l’effet d’un tsunami. La dévastation est brutale, complète. Ayant déjà traversé ce chemin du deuil avec ses tortionnaires, on connaît par surcroît toute la souffrance qui nous attend. En plus d’ouvrir de vieilles cicatrices longuement pansées, de raser toutes les sphères de ma vie, me laissant là, pantoise, atterrée, détruite, bref, une véritable zone sinistrée, le tragique événement a fait réapparaître la dame en noir.

À l’époque, du haut de mes dix-neuf ans, le suicide de mon père avait ouvert une porte dans mon esprit, celle de l’irrépressible pulsion de mort. Clairement, elle hantait aussi mon frère. C’est là un des multiples effets, et donc symptôme, de la dépression, le désir de mourir.

Cette triste et morbide réalité voit rarement le jour sur la place publique car difficilement admise ou admissible, même pour les plus intimes. Émergeant des profondeurs de l’ombre humaine, une telle envie dérange, effraie même, en particulier dans une société où domine le besoin insatiable d’être vu et reconnu, non pas celui de disparaître. Du coup, les personnes contemplant la mort comme seule issue à leur mal de vivre se retrouvent inévitablement marginalisées, isolées, muselées.

Évidemment, tous les endeuillés par suicide ne vivent pas le drame de la même façon. Le malheur a cela de particulier, il vous confirme qui vous êtes foncièrement, faisant resurgir l’essence de votre être dans toute sa splendeur, avec ses failles et ses défaillances.

Pour ma part, le suicide de mon frère, vingt-cinq ans après celui de mon père, a rouvert toute grande cette porte qui donne droit sur la mort. Cela peut sembler incongru, ridicule même. Comment peut-on vouloir s’enlever la vie après en avoir subi les torts et les ravages ?

Imaginez un instant que vous êtes confortablement assis dans un avion. Pendant le vol, à quelque trente milles pieds d’altitude, un des passagers parvient à ouvrir la porte de l’appareil pour se jeter dans le vide. Dans sa chute, des vents puissants s’étant aussitôt mêlés de la partie, il emporte avec lui tous les objets virevoltant violemment dans les airs.

Au moment de « l’incident », la majorité des passagers se trouvaient assis à leur siège, ceinture de sécurité fermement bouclée à la taille. D’autres en revanche, comme moi, étions plutôt dans une position vulnérable, debout, quelque part dans l’allée, insouciants, en train de se dégourdir les jambes.

Personne dans l’avion n’a souhaité ce moment, ni même imaginé un tel scénario. Jusqu’à ce qu’elle surgisse, la terreur n’est jamais une éventualité. Pourtant nous sommes tous là, impuissants, subissant les conséquences de son acte, un geste fou, possiblement celui d’un insensé, et rapidement, la confusion et le chaos ayant gagné tout le monde, la stupeur et l’incompréhension règnent à bord.

Au milieu de la tempête et du tourbillon d’émotions, j’ai réussi à agripper une poignée surplombant la carcasse de l’appareil. Malgré l’appel insistant du vide, l’attraction du gouffre, je tiens bon. J’applique toutes mes forces à ce morceau de plastique insignifiant et vital pendant que mon esprit me nargue, me lançant des pensées défaitistes et récurrentes, voire obsessionnelles, sur l’impossibilité de ma mission. « Jamais deux sans trois » répète-t-il sans cesse, comme si ma famille était frappée par le mauvais sort, mon destin tout tracé d’avance. Ce sont ces mêmes fantômes du mal-être qui poursuivaient habilement mon père et mon frère, à qui ils ont vendu, à eux, deux redoutables hommes d’affaire pourtant, des idées noires sans intérêt.

Délier les doigts et lâcher prise semble par moments la solution la plus simple, la plus facile du moins, car beaucoup moins énergivore. À la limite réconfortante, cette possibilité aurait l’avantage de mettre fin à cet insupportable duel avec moi-même. Mais il me faut tenir. Et en attendant désespérément que l’avion atterrisse et que mes pieds touchent enfin le sol, je m’accroche.

Je m’accroche à ce bout de vie qui est le mien sachant pertinemment bien que le sang qui coule dans mes veines est lui aussi altéré par cette maladie sournoise et ténébreuse, mangeuse de chair d’âme, dévastatrice et envahissante, un véritable cancer de l’existence, voire de la lutte pour son existence, la dépression. Embrouillant le regard et perturbant les pensées, à son passage, tout apparaît plus sombre.

La survie en rose

Depuis quelque mois, je survis grâce à une petite pilule rose qui devrait éventuellement me faire voir la vie de la même couleur. J’attends. J’attends impatiemment que ce moment vienne et que la vie s’enveloppe à nouveau de couleur, d’une seule même, et pourquoi pas rose. Le monochrome aura toujours sa place, dans les arts comme dans la vie.

Le comprimé était orangé auparavant, mais celui-là ne suffisait plus. Peut-être n’était-il pas assez concentré en joie de vivre ? Ou est-ce simplement l’accoutumance ? Je l’ignore. Qu’importe car je suis aujourd’hui ce que la médecine psychiatrique appelle « fonctionnelle ». Je me rend au travail, fais les choses machinalement, arrive même à feindre un sourire à l’occasion, tout cela en rêvant au moment où je pourrai enfin rentrer chez moi, assumer complètement mon état de morte-vivante. Car j’attends.

J’espère le jour où la légèreté, une visiteuse rare comme le cardinal rouge dont j’entends le chant mais aperçois rarement - disparue en raison du too much baggage je suppose -, se pointera à nouveau dans ma vie. Chemin faisant, la force du désespoir et la discipline de l’effort sont devenus mes moteurs. J’avance lentement, pleinement consciente que la pulsion fatale, à la fois invisible et tangible, n’est jamais bien loin. Même si elle n’apparaît pas dans mon rétroviseur, elle est là, dans mon angle mort.


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